La mémoire n'oublie jamais l'amour...


Plusieurs d’entre vous savez que je travaille comme accompagnatrice pour l’Association des aidants naturels du bassin de Maskinongé. J’ai le privilège d’œuvrer auprès de Denise et Léo, un magnifique couple juste au bord d’être octogénaire. La vie leur réserve une fin qu’ils n’avaient sans doute pas imaginée. Entouré de trois beaux enfants et petits-enfants, ils auraient pu juste vieillir en douceur auprès de leurs êtres chers, mais la maladie d’Alzheimer a atteint Denise.

Elle peine à mettre la deuxième manche de son manteau… Elle me demande au moins trois fois par quart de travail où j’habite. Elle me demande si je connais Léo et si je suis déjà allée chez elle lorsque nous nous promenons avec le gros F-150 pour lequel Léo a mis les clés dans mes mains juste avant de partir. Denise est une autre personne lorsque nous nous promenons à la campagne, il semble presque, même, qu’elle n’est pas malade. Elle trouve beaucoup de paix dans ces paysages neigeux. Nous chantons ensemble les chansons d’Elvis. Nous discutons… la vie est belle. Et, sans se lasser, elle me raconte son histoire, leur histoire, une belle histoire d’Amour. La mémoire vive de son cerveau n’a oublié aucun détail ce de merveilleux moment dans sa vie... dans leur vie. Je vous partage ceci pour témoigner de l’importance de nourrir les moments qui nous sont précieux. Il se peut que nous finissions par les oublier… Voici leur histoire :


Donner l’amour en héritage

Moi Denise, j’ai 14 ans. Je suis une coriace. Je ne m’en laisse pas imposée. J’ai laissé sous le banc d’école, les cahiers de Léo et Léa ; ce sont des reliques du primaire desséchées par le temps. Mais avant, j’y ai découpé Léo, comme lorsque nous jouions enfant, avec des poupées de carton qui revêtaient des habits de papier ! Celui-là, bien ciselé, je le garde pour moi toute seule. Je l’ai même calqué dans mon âme et ferai en sorte qu’il n’en ressorte jamais, le beau, longiligne, l’immense Léo. Je suis prête à vivre le grand Amour !

Je sautille de désir, plutôt que de sauter à la corde à danser, telles les filles de mon âge… Léo, ce voisin magnétique ; c’est un Anglais mais il ne porte même pas un nom anglais, c’est parfait alors ! Du haut de mon balcon, je suis une Juliette émancipée et je rêve de mon Léo tout beau ! Je songe qu’il grimpera la grande échelle toute rouillée qu’il aura pris soin de camoufler avec de longues branches piquantes de rosier sauvage qui se sera débattu tout l’été pour survivre aux timides pluies tièdes et espacées.

Ce rosier gorgé de roses roses orne nos fenêtres, la sienne en bas et la mienne tout en haut, dans le logis du haut. Le Verdun de mon enfance c’est cela, des maisons carrées, habillées de papier-brique, rouge-brique où il y a un logis en bas et un autre en haut de part et d’autres de ses rues étroites où se mêlent les odeurs d’ordures et les embruns du fleuve adjacent. C’est drôlement plus romantique d’habiter le logement qui frôle les oiseaux et les anges, même si ce sont les gens plus pauvres, communément, qui habitent le haut de l’escalier.

Cela ouvre mes ailes au monde du rêve, mon rêve de capturer Léo, le voler et m’envoler avec lui, pour le voyage, le grand voyage de ma vie, le Grand Amour. Mais, il y a un mais… non, deux ! Ma mère et mon âge. « Tu es beaucoup trop jeune ma fille, oublie-le. » « Mais, maman… ». « Il n’y a pas de mais, c’est clair », dit Claire !

Mes larmes gonflant le canal jusqu’au écluses de Saint-Lambert, désespérée de voir le rêve de ma vie s’évaporer. J’ai fait des pieds et des mains pour que le prince de mes nuits, le héros de mes jours, que l’amour tout court, triomphe de la prison de mon adolescence. Tous mes sens, en effervescence suppliaient la vie, mais surtout ma mère, pour que je puisse rejoindre mon idole, mon rêve, mon étoile, mon Elvis, mon seul et unique Amour. Je ferai à ma tête… je vais l’aimer, tellement l’aimer.

C’est toujours ainsi que je raconte notre merveilleuse histoire car cela je m’en souviens depuis mes entrailles… Je sais, au fond de moi, que c’est ainsi que je donnerai à nos futurs enfants, l’amour en héritage. -- Denise


Par Andrée Lambert, accompagnatrice, 2 mars 2021

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